Un été avec Pagnol et sa farandole de personnages

 

1/22 - Un été avec Pagnol et sa farandole de personnages

Un été avec Pagnol

On fête les 120 ans de la naissance de Marcel Pagnol à travers une galerie de portraits de ses différents héros. (Aquarelle de Denis Clavreul)

 

Pour fêter les 120 ans de la naissance du réalisateur, on dévoile chaque jour le caractère d'un de ses héros. En guise d'introduction, on rend hommage à l'écrivain tardif, mais majeur.

Il aurait pu en rester là. Il avait connu, à trente-trois ans, la gloire avec Topaze. Sa trilogie marseillaise était devenue depuis longtemps un classique. Elle l'avait inscrit dans la lignée de Daudet, de Mistral, de Giono en faisant de sa Provence l'un des territoires de notre littérature. Il s'était imposé comme l'un des premiers maîtres d'un art nouveau : le cinéma parlant. Avait tourné avec Raimu, Pierre Fresnay, Fernandel. Il avait été élu à l'Académie française. A soixante ans, il avait le sentiment que la face solaire de son existence était désormais derrière lui. Ses aventures tumultueuses avec les premiers rôles de ses films, Orane Demazis, Josette Day, s'étaient achevées par un mariage d'amour avec Jacqueline. Il avait eu la douleur incommensurable de perdre, à deux ans, leur petite fille. Les grandes figures de la bande qu'il avait constituée pour transformer, avant-guerre, le tournage de ses films en escapades entre copains entrecoupées de parties de boules étaient mortes ou s'étaient dispersées. La présentation de la plus ambitieuse de ses œuvres, la pièce qu'il avait consacrée à Judas, n'avait pas remporté le succès attendu. Il avait voulu aborder le genre noble, on l'avait renvoyé à la comédie marseillaise, comme en écho au destin du Schpountz. Le sérieux était, alors, l'affaire de Sartre, de Camus et de leurs pièces à thèses. A lui, on ne concédait que le droit de «faire le couillon», fût-ce dans des pitreries qui rapportaient beaucoup d'argent. Il n'avait pas envie d'aller plus loin sur ce chemin.

Il avait, comme toujours, mille projets. Traduire Les Bucoliques de Virgile ou démontrer le fameux théorème de Fermat. Résoudre l'énigme du Masque de fer ou rédiger un essai sur le mécanisme de la respiration. Transformer en roman l'intrigue de Manon des sources ou renoncer définitivement à la littérature, au contraire, pour produire, enfin, ses Eléments d'une thermodynamique nouvelle.

Aucun d'entre eux ne le retenait avec assez d'évidence pour qu'il se résolve à leur consacrer tout son temps et son énergie.

-- Il avait donné à son œuvre son ultime clé de voûte en faisant de sa terre natale la figure même de notre nostalgie du paradis perdu.

C'est alors que Pagnol eut l'idée d'écrire ses Souvenirs d'enfance. Il avait toujours aimé raconter des histoires. Faire subir à sa vie ces infimes variations qu'un Parisien obtus prend pour des galéjades : qui sont les coups de pouce par quoi un Méridional s'affranchit de la plate exactitude d'un constat d'huissier pour enluminer le réel de poésie et atteindre à une vérité supérieure, celle qui, débarrassée du filtre de la médiocrité quotidienne, restitue la saveur, le suc de l'existence.

Il y avait, certes, pour lui, quelque chose de redoutable à changer, sur le tard, de moyen d'expression. A passer du tranchant des répliques de cinéma et de théâtre à la linéarité d'un récit. A troquer les ressources infinies de l'imaginaire pour la remémoration de ses propres souvenirs. Mais quelle fiction pourrait lui apporter la même plénitude que la résurrection des ombres familières auprès desquelles son enfance s'était épanouie ? Il avait mis en scène des farces et des drames : des situations, des caractères, une autre comédie humaine. Il avait accordé dans ses pièces, dans ses films, le sublime à la bouffonnerie, le burlesque à la tragédie, parce que c'est ainsi que lui apparaissait la trame de nos vies. Il avait créé avec Topaze, avec César, Panisse, avec le Schpountz, quelques-unes des figures les plus attachantes de notre répertoire. Conjugué ses dons de satiriste avec l'humanité singulière d'un regard auquel la dérision était étrangère ; dont la générosité, l'indulgence pour nos faiblesses intimes ne semblaient jamais devoir se démentir. Il avait fait le tableau d'une humanité forte en gueule, prompte à l'emportement, au point d'honneur, à l'âpreté, à la querelle, mais capable, aussi, de prodiges de tendresse et de dévouement.

Il lui restait à livrer l'ultime secret de son génie : à parler de ce qui avait façonné sa sensibilité et son esprit. Ses parents, ses amis et ses maîtres, les cours d'école où il avait fait ses premiers pas dans la carrière des lettres, les paysages enchantés de son arrière-pays. Ce qui avait fait de lui ce qu'il était devenu.

-- En nous parlant de lui, jamais il n'avait mieux paru s'adresser, tête à tête, à chacun d'entre nous, pour lui dire les merveilles et la brièveté de la vie.

Et soudain, sous sa plume, c'est un monde qui avait pris vie. Sous le «puissant soleil de juillet» qui fait «grésiller les cigales», sur les chemins muletiers qui sillonnent le Garlaban et serpentent entre les bergeries en ruine, dans le bourdonnement des abeilles, le parfum du thym et des lavandes, et tandis que les alouettes huppées jaillissent des térébinthes, il n'avait pas seulement conté les aventures d'un enfant de la ville suffoqué par la beauté de la nature, surpris par la rudesse des mœurs paysannes, enivré par la découverte de l'amitié de Lili des Bellons ; pas seulement bâti le plus émouvant des tombeaux en l'honneur des hussards noirs de la République en même temps qu'exercé, à l'égard de leurs préjugés laïcards ou antialcooliques, la plus tendre des moqueries ; mis en scène nos antagonismes ataviques sans manquer jamais de manifester la même bienveillance à l'égard de nos exaltations successives; alterné poésie du tableau noir et du certificat d'études avec les splendeurs des parties de chasse entre Taoumé et Tête Rouge en compagnie de l'oncle Jules ; célébré l'amour d'un père et d'une mère, les bonheurs simples de Joseph et Augustine, la lumière qu'une amitié vraie peut procurer, soudain, à l'existence ; donné à entrevoir le chagrin des séparations qui nous laissent, soudain, inconsolables et démunis. En respirant, «les yeux fermés, l'odeur brûlante de [sa] patrie», il avait écrit le plus envoûtant des romans des origines. Fait prendre à sa Provence une dimension universelle en la décrivant avec les couleurs de l'enfance, tour à tour magnifiée par le sentiment d'éternité qu'inspirent, en leurs débuts, les grandes vacances, et voilée, aux premiers orages, par l'angoisse d'un bonheur menacé par le compte à rebours du temps qui passe. Il avait donné à son œuvre son ultime clé de voûte en faisant de sa terre natale la figure même de notre nostalgie du paradis perdu. Ses souvenirs peuvent affecter la modestie d'un simple récit d'apprentissage. En nous parlant de lui, jamais il n'avait mieux paru s'adresser, tête à tête, à chacun d'entre nous, pour lui dire les merveilles et la brièveté de la vie.

 


 

2/22 - Un été avec Pagnol et sa farandole de personnages

Un été avec Pagnol

Joseph Pagnol, par Stéphane Heuet et Aubagne, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Dévoué corps et âme à la morale laïque, ennemi de l'Eglise, de l'Alcool et de la Royauté, l'insituteur apparaît, dans les Souvenirs d'enfance, en bras de chemise et canotier, apprenti chasseur docile et touchant.

Joseph Pagnol est un croisé de la liberté, un grognard de l'égalité, un vétéran de la fraternité, un fantassin du Bien : il est instituteur dans le XIXe siècle finissant. Ses ennemis, il ne les a pas choisis, l'école normale d'instituteurs les lui a désignés : ce sont l'Eglise, l'Alcool, et la Royauté.

Trois fléaux. Trois terribles maladies qui assiègent et menacent à toute heure le corps de l'homme, son esprit et la garante de sa liberté : la République. Cet athée aux manières d'ascète ne recherche pas la gloire, il a signé pour une vie de dévouement : il prêchera la bonne parole de la morale républicaine de hameau en bourgade, voire, en fin de carrière, au chef-lieu du département. Peut-être recevra-t-il les palmes académiques en guise de Légion d'honneur. Bref, c'est un membre éminent de la grande armée à laquelle la IIIe République confia son salut et sa prospérité, et qui avait un nom : l'instruction publique.

-- C'est un membre éminent de la grande armée à laquelle la IIIe République confia son salut : l'instruction publique.

Une race d'homme depuis longtemps disparue… « Ils avaient une foi totale dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l'avenir de la race humaine. Ils méprisaient l'argent et le luxe, ils refusaient un avancement pour laisser la place à un autre, ou pour continuer la tâche commencée dans un village déshérité.» Voil à ce qu'on devine de Joseph Pagnol « dans le service ». Mais dans les Souvenirs d'enfance de Marcel, nous le rencontrons dans le privé, en vacances, en canotier et bras de chemise, libre de jouer aux boules et de s'initier à la chasse. Il n'a rien de martial et, hors quelques escarmouches avec l'oncle Jules, il se révèle l'homme le plus paisible du monde. Pour ses enfants, il est à la fois père et professeur, toujours attentif à satisfaire leur curiosité et à éveiller leur esprit : c'est les aimer deux fois. Marcel Pagnol dira plus tard qu'il lui faisait l'effet d'un dieu.

 


 

3/22 - Un été avec Pagnol : Augustine, l'héroïne du Château de ma mère

Un été avec Pagnol

Augustine Pagnol, par Stéphane Heuet et le vallon de Passe-temps, aquarelle de Denis Clavreul./p>

 

Éternelle jeune fille en fleurs, elle fut le premier amour de son fils. Sa confidente, son réconfort. Sa première grande peine, aussi : sa mort laissa Marcel, à quinze ans, inconsolable.

« L'âge d'Augustine, c'était le mien, parce que ma mère, c'était moi, et je pensais, dans mon enfance, que nous étions nés le même jour. » Qu'elle est jolie cette mère sans âge, que l'on rencontre à travers les yeux toujours amoureux de son fils, figée dans une jeunesse éternelle…

Au seuil de sa vieillesse, le fils se penche sur la mère et dans le ton attendri et amusé du narrateur des Souvenirs d'enfance, ce n'est pas la femme logiquement âgée de près de quarante ans que l'on découvre, mais une toute jeune fille.

Dans le souvenir fantasmé de Marcel Pagnol, Augustine reste, malgré son mariage et ses trois enfants, la timide couturière brune et rougissante qu'elle était lorsqu'elle quitta son métier pour rejoindre la vie de l'instituteur qui l'avait éblouie. Sa délicatesse physique et morale est soulignée et chérie à chaque page par ce grand fils protecteur qui n'oubliera jamais la terreur causée un jour à cette nature impressionnable par le garde inflexible et mauvaisement zélé qui surprit la petite famille dans le parc du château qu'elle traversait illégalement pour raccourcir le chemin des vacances.

-- « Blême, tremblante, et pour jamais inconsolable, elle ne savait pas qu'elle était chez son fils. » (Le château de ma mère)

Ce jour-là, Augustine s'évanouit, et Marcel pleure de rage. Trente-cinq ans plus tard, le petit garçon est un réalisateur célèbre. Il fait acheter, sans le visiter, un domaine pour créer un complexe cinématographique : le hasard fait bien les choses, car la grande bâtisse qu'il découvre n'est autre que le terrible château des vacances, le château de la peur de sa mère… La voilà vengée. Hélas !

Elle a passé, la jeune femme, et sa peur ne vit plus que dans la mémoire des vivants -on ne console pas les morts… Marcel reste avec ses souvenirs. « Mais dans les bras d'un églantier, sous des grappes de roses blanches et de l'autre côté du temps, il y avait depuis des années une très jeune femme brune qui serrait toujours sur son cœur fragile les roses rouges du colonel. Elle entendait les cris du garde, et le souffle rauque du chien. Blême, tremblante, et pour jamais inconsolable, elle ne savait pas qu'elle était chez son fils. »

 


4/22 - Un été avec Pagnol : dans la peau du petit Marcel

Un été avec Pagnol

Le petit Marcel, héros des « Souvenirs d'enfance » par Stéphane Heuet et un détail du « Garlaban » aquarelle de Denis Clavreul.

 

A 60 ans passés, après avoir triomphé au théâtre et au cinéma, Pagnol part à la recherche du temps perdu : son enfance, entre Marseille et Aubagne, où serpentent les chemins odorants des vacances. Il la raconte dans la Gloire de mon père (1957) et le Château de ma mère (1958).

Et lui, qui est-il, à quoi ressemble-t-il, ce petit Marcel raconté par le vieux Marcel, qui parle de ses parents comme de gamins, avec un brin de condescendance ?

Marcel Pagnol (joué par Julien Ciamaca, dans La Gloire de mon père, joli film d'Yves Robert (1990), aux côtés de Philippe Caubère dans le rôle de Joseph, le père) c'est un écolier en vacances qui fait des «fotes d'ortograffe» et apprend à poser des pièges à lièvres dans la garrigue ; un Sioux qui scalpe le petit frère plusieurs fois par jour et court dans les collines avec l'ami Lili ; une âme chevaleresque qui abandonne fratrie et tribu pour sauver une petite fille en danger ; un redoutable pisteur capable de suivre, plusieurs heures durant, la chasse interdite ; un fils gonflé d'orgueil qui regarde comme le plus beau trésor du monde les deux bartavelles abattues par son père ; un authentique philosophe enfin qui traverse la Provence comme un monde, compte deux mois de vacances comme l'éternité, et que l'arrivée soudaine et inopinée du mois de septembre plonge dans le plus profond désespoir.

Ainsi se passe l'enfance de Marcel, « l'Hermitte des Collines »… A le lire, il nous vient aussi, sans les avoir vues, l'amour de ces collines pleines d'herbes chaudes et de soleil, terrain de jeu vaste comme le monde aux mystères inépuisables et toujours renouvelés, collines d'une enfance heureuse… Ses Souvenirs d'enfance, Pagnol les a écrits comme « une petite chanson de piété filiale ». L'œuvre reste, pour tous ceux qui l'ont lue, la mélodie universelle de l'enfance disparue.

 


5/22 - Un été avec Pagnol : l'oncle Jules, ou les pieux mensonges d'un catholique

Un été avec Pagnol

L'oncle Jules, par Stéphane Heuet et le vallon de Passe-temps, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Ce personnage clé de La Gloire de mon père est exotique, bon vivant, catholique... et menteur. A cause de lui, Marcel manque de louper l'ouverture de la chasse ! Mais Jules le « fanatique » le régale aussi, tout l'été, de joutes verbales d'anthologie avec Joseph, l'instituteur « mécréant ».

L'oncle Jules est sous-chef de bureau à la préfecture et gagne deux cent vingt francs par mois : c'est une bonne situation, mais enfin, comme dirait César, ce n'est pas Rochilde. Et pourtant, il émane de lui un parfum d'opulence, et même d'exotisme étonnant pour un natif du Roussillon. Sous ses pas naissent bonbons, promenades en âne, parties de toboggan et fruits merveilleux : sa générosité le posera à jamais dans l'esprit du petit Marcel comme un génie munificent dispensateur de tous les plaisirs du luxe. Comme l'homme est simple, il a le bon goût de ne faire aucunement sentir sa relative prospérité à la sœur de sa femme et à son mari, et les deux hommes décident de louer ensemble la maison des vacances. L'un enseigne à l'autre la composition géologique du terrain, et le second initie le premier à la chasse et à ses traditions -car l'oncle Jules se flatte, c'est une de ses rares vanités, d'être un fameux chasseur. Non, ce qui poserait problème plutôt, c'est ce que Joseph appelle son fanatisme : l'oncle Jules va à la messe, communie deux fois par mois, et cite Lamennais ; il a de la religion.

-- Dans ces escarmouches amicales, les deux hommes cherchent peu à se convaincre, au fond : chacun contemple en l'autre sa propre supériorité d'esprit, et l'aime d'autant mieux qu'il se trompe plus.

Pour achever de choquer l'instituteur, il a un faible pour le vin et théorise volontiers ses vertus, s'indigne du matérialisme enseigné par l'école publique et proteste (avec un zeste de cabotinage) contre la durée abusive des vacances scolaires… Bref, l'oncle Jules est de droite. Mais contrairement à ce qu'on pourrait craindre, la cohabitation se fait sans heurts. Le fanatique et le mécréant s'accordent et se recherchent même, parce que leur commerce est toujours l'occasion de dérouler des débats interminables, de bavardes démonstrations historico-politico-philosophiques -le Café du commerce à demeure, en quelque sorte. Dans ces escarmouches amicales, les deux hommes cherchent peu à se convaincre, au fond : chacun contemple en l'autre sa propre supériorité d'esprit, et l'aime d'autant mieux qu'il se trompe plus. C'est parfois de ce bois-là que sont faites les amitiés les plus durables, sinon les plus belles, tant il est vrai que l'amour-propre lie mieux les êtres ensemble que l'inclination ou la sympathie.

 


6/22 - Un été avec Pagnol : Isabelle Cassignol ou les premiers émois

Un été avec Pagnol

Isabelle Cassignol dans « Le Temps des secrets » par Stéphane Heuet et un détail de La Treille, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Publié en 1959, Le Temps des secrets raconte le premier grand amour de Pagnol : son cœur bat la chamade pour la belle Isabelle, princesse malicieuse qui réduit littéralement à l'esclavage le petit Marcel.

C'est l'amour d'enfance le plus charmant de la littérature française. Peut-être le sait-elle d'ailleurs, car elle attache une importance considérable à sa petite personne.

Il faut dire qu'elle n'est pas mal, avec ses jolis mollets ronds et ses cheveux brillants, au milieu des fleurs sauvages des collines. A onze ans et demi, elle incarne l'histoire éternelle de l'empire féminin : mines, moues, sarcasmes et sourires, elle les possède tous et en use en implacable tyran.

Sa spécialité, ce sont les permissions, qu'elle distribue abondamment, quoiqu'on ne lui demande rien : «Je vous autorise à m'accompagner », « Je vous autorise à me tutoyer», « Je t'autorise à me baiser la main ». Habile Isabelle… Son imagination est vive, et elle met tant de sérieux à tenir son rang de princesse qu'elle transporte ceux qui l'approchent dans un monde merveilleux peuplé de reines en danger et d'enchanteurs maléfiques, qui s'affrontent dans une atmosphère de mystère où toutes choses changent d'apparence et de fonction. Jusqu'à son nom qu'elle déguise -c'est vrai qu'Isabelle de Montmajour, cela sonne mieux que Cassignol…

Dans cette cour, Marcel est admis au titre de Chevalier de la Reine. Le garçon, définitivement soumis au pouvoir des yeux violets, s'est abandonné à la puissance de cette créature prodigieuse qui joue du piano et lui lit des contes d'Andersen. Pour elle, il renonce à ses jeux dans les collines et à son ami Lili, il chasse les araignées et confectionne des déguisements -même, il se lave les mains. « C'est ainsi qu'elles séparent les meilleurs amis, en riant sur des balançoires qui s'arrêtent en deux minutes quand le mâle ne les pousse plus.»

Mais la reine Isabelle abuse de son autorité : bientôt le chevalier est rétrogradé au rang de page puis, le visage noirci au bouchon, il n'est plus que l'esclave maure qui danse la « bamboula » et à qui elle fait manger des sauterelles en riant -Dalila en espadrilles s'amuse… La servitude est complète quand, un jour, Marcel Pagnol en visite d'amour chez sa fée découvre le pot aux roses : Montmajour, noblesse, palais, tout est faux - et comble de malchance ce jour-là, Isabelle a pris « froid au ventre »: la princesse a la colique…

Dans le fracas d'une chasse d'eau, l'enchantement est rompu et Marcel s'enfuit loin des morceaux de son amour brisé ; à grandes enjambées il gagne les collines, et retrouve sa liberté… Tout de même, Isabelle Cassignol, c'est quelque chose. Le visage inoubliable du « vert paradis des amours enfantines » que chantait le poète.

 


7/22 - Un été avec Pagnol : César Soubeyran, un cœur en hiver>

Un été avec Pagnol

Le Papet par Stéphane Heuet et Près du col d'Aubignane, aquarelle de Denis Clavreul.

 

De ses films Manon des sources et Ugolin (1952), un drame paysan sur deux générations, Pagnol tire, en 1962, l'Eau des collines, un splendide roman en deux volets. César Soubeyran y est l'artisan d'une ruse tragique contre son voisin de la ville, le pauvre Jean de Florette.

Le Papet a deux amours : la terre aride de Provence sur laquelle ses ancêtres ont vécu et la race ancienne des Soubeyran, aujourd'hui quasiment disparue. Son rêve secret est de ressusciter la famille, et sa plus grande crainte, de n'avoir personne de son nom à qui léguer la terre et le trésor. Pour le reste, le doyen des Soubeyran (joué par Henri Poupon dans le dyptique de Pagnol, et magnifiquement interprété par Yves Montand, dans l'adaptation de Claude Berri), têtu, peu loquace, manipulateur, n'est pas un bonhomme commode. Sa sensibilité s'est atrophiée au cours des années et au contact de la terre ; tout juste y a-t-il place dans son cœur pour son neveu, qu'il appelle gentiment «Galinette».

Mais, à l'instar de ses semblables, il est tout entier habité par la cupidité, et des siècles de rapacité paysanne lui ont enseigné l'art d'attendre, et de se taire, et de rafler la mise à la fin. Aussi, quand Jean Cadoret arrive de la ville pour contrarier les vues de son neveu, c'est lui qui initie et orchestre le plan terrible destiné à causer sa perte : boucher la source, c'est son idée; chasser le bossu, son obsession. Il s'y attelle avec une ténacité vraiment formidable dans le crime, et pendant des mois il soutient la volonté vacillante de son neveu, sourd à ses élans de pitié. « Quand on a commencé d'étrangler le chat, il faut le finir »: voilà toute l'humanité dont le Papet est capable. Cela dit, son plan est bien pensé, et le succès arrive avec la mort du bossu : Ugolin et le Papet font fortune dans les œillets. Reste qu'ils ont bouché une source, et dans ce pays de feu et de sécheresse, c'est un crime.

-- « Javé qu'à lui dire la source, et mintenant, il jourait encore l'armonicat, et vous seriés tous venu habiter dans notre maison de Famille. (…) Personne le set, mé quand même j'ai honte devant tout le monde, même les arbres. »

Bientôt les collines se vengent : Ugolin tourne fada et se suicide, et César apprend qu'il s'est lui-même privé de ce qu'il avait désiré toute sa vie : Jean Cadoret était son fils… Tragique ironie. Il y aurait quelque chose d'un Atride chez César Soubeyran, si les Atrides aimaient l'argent. Malgré tout, il est difficile de ne pas éprouver un peu de pitié envers ce vieil homme égoïste qui a manqué sa vie. «Javé qu'à lui dire la source, et mintenant, il jourait encore l'armonicat, et vous seriés tous venu habiter dans notre maison de Famille. (…) Personne le set, mé quand même j'ai honte devant tout le monde, même les arbres.» Sa dernière lettre est infiniment touchante. Les paysans de Pagnol sont frustes et souvent brutaux, mais ils ont du cœur à leur manière.

 


8/22 - Un été avec Pagnol : Jean de Florette, le bossu

Un été avec Pagnol

Jean de Florette par Stéphane Heuet et un détail d'une aquarelle de Denis Clavreul.

 

Héros de l'Eau des collines, roman de Pagnol inspiré de ses films Manon des sources et Ugolin, le bossu est l'une des figures les plus tragiques du monde de l'écrivain. Venu de la ville, il croit en la bonté de la nature, et en celle de l'homme. Il le paiera de sa vie.

Le personnage est surprenant. Comme dirait le Papet, « c'est souvent qu'un paysan devient bossu, c'est rare qu'un bossu devienne paysan ». D'autant plus, pourrait-on rajouter, quand ce bossu a passé sa vie confortablement installé au milieu des livres, dans son bureau de percepteur. Mais voilà, Jean Cadoret est un incurable optimiste.

Le bossu va se rendre compte qu'il faut plus que des statistiques pour faire tomber la pluie en Provence.

Un doux rêveur, persuadé que la seule frontière entre une idée et sa réalisation est la volonté humaine -et la sienne est infatigable… Rien ne lui paraît impossible. « Après avoir longuement médité et philosophé, je suis arrivé à la conclusion irréfutable que le seul bonheur possible c'est d'être un homme de la Nature » : voilà la genèse toute philosophique de son projet fou d'abandonner la ville pour vivre aux Bastides et cultiver la terre.

A grand renfort de livres, il s'installe donc, et commence ses travaux agricoles avec une confiance inébranlable et légèrement grandiloquente : ce paysage aride de Provence l'exalte, il n'est qu'amour pour Mère Nature et tirades virgiliennes. Dans leur coin, les paysans rigolent : des amateurs en gants de travail venus réformer la routine paysanne sous la bannière du Progrès et de la Théorie, ils en ont vu passer. Mais d'abord leur espoir malveillant est déçu, car la première année du bossu est un triomphe : ses pommes d'amour sont charnues et tendres et, sous la treille, les pois chiches s'envolent… Reste à passer l'épreuve la plus terrible, celle du mois d'août. Rapidement, le bossu va se rendre compte qu'il faut plus que des statistiques pour faire tomber la pluie en Provence, et inexorablement, le drame de l'eau s'installe. Le spectre de la sécheresse hante toute la famille.

-- Voilà la leçon de Jean Cadoret: on ne s'improvise pas puisatier, ni paysan, même avec des livres.

Alors commencent les allers-retours à la source, dans une cadence infernale ; l'effort à fournir est tel que cette âme fière se laisse gagner par le désespoir. « Je suis bossu ! Vous ne le savez pas, que je suis bossu ? Vous croyez que c'est facile ? Il n'y a personne là-haut !» -son cri est glaçant. Sa dernière tentative pour retenir l'eau en creusant un puits avec de la dynamite lui coûte la vie -un éclat de pierre s'est logé dans sa nuque. Voilà la leçon de Jean Cadoret : on ne s'improvise pas puisatier, ni paysan, même avec des livres, et le savoir ne saurait se substituer à l'expérience. Mais ne soyons pas trop durs avec lui : cette mort, c'est avant tout les Soubeyran qui la lui ont préparée, le jour où ils ont bouché sa source -plus sûrement peut-être que s'ils lui avaient donné un coup de couteau. Quoique à juste titre on accuserait aussi le silence obstiné et coupable des paysans des Bastides qui, par bêtise ou par lâcheté, ont refusé de dire où était la source à celui qui, croyaient-ils, « venait de Crespin ». Ce n'est pas l'aridité de la terre qui a raison de Jean de Florette, le bossu paysan. C'est la dureté des hommes.

 


9/22 - Un été avec Pagnol : Manon ou la vengeance d'une blonde

Un été avec Pagnol

Manon, dessinée par Stéphane Heuet, et Le Garlaban, aquarelle par Denis Clavreul.

 

D'abord incarnée à l'écran par Jacqueline Pagnol puis par Emmanuelle Béart, Manon est l'archétype de la vengeance au féminin. La fille du « pauvre bossu », mort à la tâche en cherchant une source bouchée par ses voisins, trouve au milieu des collines, l'instrument de sa revanche.

Petite fille, Manon des sources doit assister à la lente déchéance et à la mort d'un père qu'elle adore. Depuis, elle vit dans la montagne avec ses chèvres, loin des hommes. Personne ne connaît les collines comme elle, et dans le village, on l'appelle la fée des sources -et elle a bien l'air d'une fée, avec ses cheveux blonds moussus, ses yeux tristes et bleus, et ces bêtes apprivoisées qui la suivent partout.

Mais dans son cœur saigne la mélancolie de son père disparu. Alors, quand elle surprend une conversation entre les hommes du village et découvre que ce ne sont pas les forces aveugles de la nature, ni les arrêts impitoyables du destin qui ont eu raison de son père, mais une bande de paysans avides et hypocrites dont l'âme est aussi crasseuse que les pieds, la rage l'envahit.

La tête de cette fille sauvage qui a passé plus de temps parmi les bêtes qu'avec ses semblables se remplit de pensées de meurtre. Au détour d'un vagabondage, elle tombe sur la source qui alimente tout le village : l'occasion est trop belle, c'est forcément la Providence qui lui indique ainsi la ruine d'Ugolin et la punition du village.

-- La tête de cette fille sauvage qui a passé plus de temps parmi les bêtes qu'avec ses semblables se remplit de pensées de meurtre.

Les coupables périront par là où ils ont péché ! En une nuit la source est bouchée, et Manon dort d'un sommeil sans rêves, savourant sa vengeance… Les résultats ne se font pas attendre: bientôt, les hommes s'agitent, les bêtes se traînent de soif, et les plants sèchent sur pied.

Les Bastides sont en proie à une telle ébullition que le crime d'Ugolin et du Papet remonte à la surface ; le fada se suicide. Vengeance est faite, mais… il reste à Manon à pardonner. C'est l'instituteur aux larges épaules et aux mains blanches qui sait trouver les mots pour raviver les germes de bonté que la méchanceté des hommes n'a pas tués en elle. L'amour d'un homme la ramène à l'amour des hommes… Aux Bastides qui lui ont tant pris, elle donnera une famille : la sauvagerie a disparu avec la haine.

 


10/22 - Un été avec Pagnol : Ugolin, affreux, sale et méchant

Un été avec Pagnol

Ugolin par Stéphane Heuet et un détail de La Treille, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Ce rôle d'idiot du village, qui manigance une ruse meurtrière avec son oncle, « le Papet », fera connaître la consécration en 1986 à Daniel Auteuil qui reçoit le César du meilleur acteur pour sa prestation dans Jean de Florette et Manon des sources.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le dernier des Soubeyran ne fait pas honneur à la lignée. Physiquement d'abord, sans être vraiment laid, il n'est pas très ragoûtant avec ses yeux jaunes agités de tics, qui « parpelègent » comme on dit au pays, et son air fuyant de bête aux aguets. Pour le reste, il n'est pas très capable : faible de tête et de cœur, il prospère à l'ombre de son oncle qui le bouscule et lui fournit ce qui lui manque de jugement et d'idées -à dire vrai, il est un peu couillon.

Son œil s'allume quand on parle de gros sous. Galinette aime l'argent et il a un plan pour en gagner beaucoup : les œillets. Alors, quand le bossu arrive et s'installe sur la terre qu'il convoite, ça le rend malade. Comprenons-nous bien: si son oncle ne venait pas mettre son grain de sel dans l'histoire, le roman s'arrêterait là, car Ugolin est de ces hommes que les obstacles laissent sans ressource -incapable jamais de la moindre idée. Mais c'est avec enthousiasme qu'il adopte la proposition de son Papet ; il bouchera la source et se fera l'ami du bossu pour mieux le décourager.

Cela dit, la mise en pratique de ce plan se révèle vite inconfortable : Ugolin n'a pas l'étoffe de son oncle, il manque de sang-froid dans le crime, et puis son cœur est faible, sa conscience le gêne aux entournures. La mort imprévue de M. Jean le bouleverse à son insu. « C'est pas moi qui pleure, c'est mes yeux… » : Ugolin serait-il meilleur qu'il ne le pense ? Peut-être. Toujours est-il qu'il récupère la ferme, « retrouve » la source et, sous l'âtre, l'or s'accumule -tant pis si au village on le montre un peu du doigt… Il se baptise « le Roi des Œillets ». Et puis un jour dans les collines, au détour d'une source, il croise la petite Manon qui a bien grandi, et ça lui fait comme un coup sur la tête.

Dans cette âme un peu rance et perdue aux sentiments, un amour lève -un amour de fada. « Et puis tout d'un coup, je te vois, et ça m'arrive que je t'aime, d'une façon que c'est pas possible de le dire… Tout le temps, je te vois, tout le temps je te parle… Le sommeil, ça me l'a tué, quand je mange, ça n'a plus de goût. Si tu ne me veux pas, ou je meurs, ou je deviens fou… » C'est un fou qui parle en effet, et Manon, écœurée, le repousse… Alors, quand il est accusé devant elle au sujet de la source, il perd la tête et s'enfuit. Le temps d'écrire une lettre -une dernière lettre d'amour et d'argent, puisqu'il lègue à Manon sa fortune et lui donne sa bénédiction pour épouser l'instituteur- et le voilà pendu. Ainsi meurt le dernier des Soubeyran, pourri d'avidité, et malade d'amour.

 


11/22 - Un été avec Pagnol : Saturnin, un assassin qui vous veut du bien

Un été avec Pagnol

Saturnin par Stéphane Heuet et un détail d' Aubagne, aquarelle de Denis Clavreul.

 

D'après le roman de Giono Un de Beaumugnes (1929), Marcel Pagnol réalise avec Angèle (1934) un de ses plus beaux films en portant à l'écran Fernandel, dans le rôle de Saturnin: un simplet, qui va jusqu'à tuer par amour, pour réparer l'honneur d'Angèle.

Saturnin (incarné à l'écran par Fernandel) est un valet de ferme à l'ancienne mode : cet ex-enfant de l'Assistance publique s'est donné corps et âme à la famille qui l'a recueilli, et il lui appartient plus que s'il en avait la viande et le sang. Il tient du chien pour la fidélité, et du nourrisson pour le raisonnement- il a « la comprenure difficile », comme il dit. Mais ça ne fait rien.

-- Il tient du chien pour la fidélité, et du nourrisson pour le raisonnement il a « la comprenure difficile », comme il dit.

Son cœur lui tient lieu d'intelligence ; son amour pour Angèle, de vivacité : il l'idolâtre tout à fait. Il est convaincu que seul un « monsieur de la ville» est digne de sa «demoiselle » -il veut dire un prince, mais c'est un maquereau qui l'enlève… Quand il découvre la réalité de la nouvelle vie d'Angèle à Marseille, cette parole prophétique et malheureuse le ronge : Saturnin se croit coupable. Dans cette histoire où chacun porte une partie des torts, il est seul à se battre pour restaurer l'harmonie disparue du foyer -tous les autres sont dévorés par leur orgueil ou leur honte.

Cela sert, parfois, la simplicité. Le plus joli de l'innocence de Saturnin, c'est sa façon naïve de diviser le monde en deux sortes d'hommes : ceux qui font le bien, et ceux que les circonstances égarent parfois dans de mauvaises actions -il est convaincu que l'homme est naturellement bon, et que, quand il ne l'est pas, la raison suffit à le remettre dans le droit chemin.

Alors, quand il rencontre le Louis, il est très surpris de trouver son raisonnement sans effets… Sans se laisser démonter, il lui flanque un grand coup de faucille dans la nuque. « Qué crime ? Je l'ai tué… Non, c'est pas un crime. » La meilleure épitaphe que l'innocence ait jamais donnée au vice.

 


12/22 - Un été avec Pagnol : Angèle et les garçons

Un été avec Pagnol

Angèle par Stéphane Heuet et un détail de Sortie du Vieux-Port, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Séduite par un bellâtre qui l'entraîne à la ville, Angèle, incarnée à l'écran par Orane Demazis, se retrouve sur le trottoir, à Marseille. Sortie de son bouge par Saturnin, elle est sauvée du malheur par « Un de Baumugnes », un peu plus fin que les autres.

Angèle est la plus malheureuse de toutes les filles-mères racontées par Pagnol. Son destin oscille entre le tragique et le sordide : sa chute est l'histoire de la faiblesse de toutes les femmes ; son malheur est le fruit de la volonté d'un homme. En la voyant passer, fraîche et tranquille, le Louis, un vicieux de la ville, a imaginé une sale combine. « Je l'ai eue au boniment, quoi ! Comme les autres. D'abord des mots, puis des baisers, et puis le reste. Et maintenant j'en fais ce que je veux. »

Il l'arrache à sa campagne et la loge dans un bouge de Marseille, où, attifée et peinturlurée, elle appelle les hommes dans la rue… « Rien de bon ne vient de la ville »: ce pourrait être le sous-titre d'Angèle. Dans cette vie, elle attrape bientôt un enfant -c'est un cadeau que lui envoie la Providence : la jeune fille avait perdu le droit de se respecter elle-même, la jeune mère regagne une dignité.

-- « Rien de bon ne vient de la ville »: ce pourrait être le sous-titre d'Angèle. »

Avec l'enfant, c'est aussi l'espoir qui vient, et le courage de tenir malgré la terreur dans laquelle la maintient son souteneur. Quand le bon Saturnin la découvre et règle le problème Louis comme on sait, c'est la fin de la misère. Mais pas du malheur : elle ne rentre chez elle que pour se retrouver enfermée à la cave, cloîtrée seule avec son enfant, et sa honte.

Elle aura payé cher sa faute. Jusqu'à ce qu'un gars des champs, venu de Baumugnes, qui a conçu pour elle un amour fou et mystérieux la retrouve et la demande. « Angèle, vous êtes la fine fleur, et je le savais depuis longtemps… (…) ce n'est pas tout de votre faute… Après tout, vous n'êtes qu'une femme… C'est tendre, une femme… » Curieux destin d'Angèle. Elle aura suscité des sentiments exacerbés chez les hommes : l'extrême mal chez Louis, l'extrême dureté chez son père, l'extrême amour chez Albin.

 


13/22 - Un été avec Pagnol : Clarius, raide comme la justice

Un été avec Pagnol

Clarius par Stéphane Heuet et un détail du Château de la Buzine, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Dur comme la pierre et aride comme la terre provençale, Clarius ne pardonne pas à sa fille Angèle d'avoir sali l'honneur de sa famille. Quand la fille-mère revient penaude de la ville, l'agriculteur décide de les enfermer à la cave, elle et son petit.

Il fut un temps où les hommes travaillaient la terre et craignaient le ciel, où ils avaient la maîtrise du sol et des animaux, et de tout ce qui croissait sous leur égide ; en ce temps-là, le monde venait de naître. C'est à partir de la terre de ce monde, et sur le modèle des hommes de cette terre que Clarius fut modelé.

On croirait qu'il y vit encore. Jamais il n'a quitté ses champs, jamais il n'a connu la ville ; en fait de société, il se contente de celle de sa femme, de sa fille, et de son valet de ferme. Clarius semble d'un autre temps. Son nom est son histoire : il est clair, il est droit, il est d'airain -tranchant comme la justice.

Sur son coin de campagne, les hommes viennent parfois auprès de lui régler leurs différends : tel un patriarche antique, il dit le droit et règle les querelles. Alors, quand sa fille commet une faute, Clarius fait ce qu'il a toujours fait : il juge. Et il l'enferme.

Le paysan reste inflexible et inaccessible à la pitié. Il y a dans Angèle quelque chose d'âpre et de sauvage, un parfum de rusticité effrayant et admirable qui lui vient du personnage de Clarius ; il manque à cet homme, comme à la terre solitaire qu'il habite, la douceur de la civilisation.

Jusqu'au jour où vient un homme qui prétend aimer sa fille malgré sa faute, et qui lui apprend que la véritable justice se moque de la justice. Dans un éclair, Clarius connaît son erreur et pardonne. Il ouvre les bras, et le bonheur revient au foyer.

 


14/22 - Un été avec Pagnol : le boulanger, cocu magnifique

Un été avec Pagnol

Le boulanger par Stéphane Heuet et un détail d'une aquarelle de Denis Clavreul.

 

Qualifié de « plus grand acteur du monde » par Orson Welles pour son interprétation poignante du boulanger Aimable Castanier, Raimu joue son plus beau rôle dans La femme du boulanger (1938), une adaptation du roman de Giono, Jean le Bleu (1932) réalisée par Pagnol.

Il y a beaucoup d'idiots chez Pagnol, mais tous ne le sont pas de la même manière : il y a les vaniteux et les simples fadas, les ambitieux à qui l'amour de l'argent a fait perdre la tête. Le boulanger, lui, est idiot par bonté. Impossible d'imaginer un meilleur homme : il est honnête, il est travailleur, il est bienveillant, toute sa joie et sa fierté, il les met à cuire du pain pour les hommes. Son seul défaut, c'est sa femme : elle est trop jolie pour lui. Il est prodigieusement fier de sa beauté, et parfaitement aveugle à la disproportion de leurs complexions.

Pourtant, ce qui doit arriver arrive : au premier berger venu, sa femme s'en va sans une explication -il n'y en a pas besoin d'ailleurs, et au village, tout le monde ricane. Mais le boulanger est à mille lieues de la vérité : sa femme est au jardin, ou peut-être à la messe ; sinon, c'est qu'elle est allée rendre visite à sa mère… S'il ne se résout pas à admettre que sa femme soit partie, ce n'est pas qu'il refuse d'être cocu, c'est qu'il ne peut pas la croire capable d'une vilenie - ô, la foi du boulanger… Même les plus complets cyniques du village restent interdits devant cet aveuglement : on n'ose pas bousculer le croyant. Mais très vite, le problème change de nature, et les derniers rigolards se taisent, car depuis que le boulanger est triste, il ne boulange plus. Il a des idées de suicide.

-- Même le curé et l'instituteur se réconcilient : il faut retrouver la boulangère - tous pour un, et pain pour tous…

L'affaire est grave et les ventres grondent. Alors, la solidarité revient, le village se mobilise, et même le curé et l'instituteur se réconcilient : il faut retrouver la boulangère - tous pour un, et pain pour tous… Heureusement, on repère vite la fugueuse. Elle se cache avec son berger dans les marais, au bas de la colline. Entre parenthèses, c'est curieux cet enlèvement adultère où on part à trente minutes de marche. A croire qu'on n'a pas trop de suite dans les idées en Provence - le soleil, sans doute. Les fugitifs ont le bon goût de se rendre à la raison sans se défendre. Le retour de la femme du boulanger au foyer est l'occasion d'une scène grandiose : le boulanger la reçoit sans un mot de reproche, sans élever la voix ; il n'est que douceur et sollicitude ; sa colère, à peine la passe-t-il sur la chatte qui s'est absentée elle aussi. Il est immense de bonté. A croire que la charité est le privilège des pauvres d'esprit.

 


15/22 - Un été avec Pagnol : la trop jolie femme du boulanger

Un été avec Pagnol

La femme du boulanger par Stéphane Heuet et un détail de La Treille, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Elle rêvait de passion et d'amour fou, et crut les trouver avec un berger de passage. Aimable, son mari, en perdit le goût de la vie, et le village celui du pain : le boulanger ne travaillait plus…

Elle est étonnante, la femme du boulanger. Pas tellement pour son histoire, qui n'est pas très reluisante, et qui est celle de beaucoup d'autres. Mais plutôt pour sa façon nette et franche -si l'on peut dire- d'aimer la vie et de se perdre dans ses remous : tout le monde n'a pas le cran de partir avec un berger rencontré de vingt-quatre heures.

Et pour sa façon tout aussi nette de revenir à la raison, sans éclats, sans orgueil, aussi entière dans le repentir que dans le péché. Elle a honte du chagrin qu'elle a causé à son mari, et du scandale aussi.

Elle fait son retour sans un bruit, sous les fenêtres de la ville qu'elle a fait fermer: c'est la condition de son retour, et de son pardon, qui est accordé, évidemment. Elle est jeune, et elle est jolie, la femme du boulanger. Elle avait lu trop de romans d'amour, et elle ne voyait pas qu'il était sous ses yeux.

 


16/22 - Un été avec Pagnol : Topaze, la couleur de l'argent

Un été avec Pagnol

Topaze par Stéphane Heuet et un détail d' Aubagne, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Le triomphe de la comédie satirique au théâtre en 1928, puis l'achat des droits cinématographiques par Paramount ne suffisent pas à Pagnol. Déçu de cette adaptation à l'écran, il décide de tourner lui-même deux versions de Topaze.

Topaze, c'est le triomphe de l'intérêt sur la vertu. Un conte moral qui pourrait être amer mais qui, chez Pagnol, est drôle. Au commencement, il y a d'abord l'innocence heureuse et pas trop dégourdie de Topaze, jeune professeur pétri de maximes et de préceptes qui ânonne son bréviaire à la pension Muche, cave infâme qui se prétend école et pue l'hospice. Là, le brave petit soldat de la Morale républicaine accomplit son devoir en collant des zéros à des gamins attardés dont les oreilles se décollent.

Mais bientôt, sa rectitude lui joue des tours : pour avoir refusé de comprendre la complaisance demandée par la mère (fortunée) d'un élève (paresseux), il est mis à la porte. Désœuvré, il tombe entre les griffes d'un politicien véreux et de sa jolie maîtresse, Suzy, qui cherchent un prête-nom : il fait un idiot providentiel. Il est béat de sa chance, et ne s'étonne pas un instant que ses signatures valent si cher, jusqu'à ce qu'un fâcheux lui révèle toute l'histoire : escroquerie, prévarication, commission. Horreur! Il a un moment de désespoir tout à fait touchant -une jolie manière de croire encore à la République et à la vertu.

Mais au premier battement de cil de la redoutable Suzy, il accepte, la mort dans l'âme, de continuer le manège -l'idiot vertueux a toujours quelque chose du chevalier servant.

Alors, dans la pratique du vice qui développe son intelligence, il fait connaissance avec le Profit et se lance à fond dans les combines : il se met à son compte, ayant pris goût à la langouste et au costume trois-pièces.

-- C'est d'un gentil cynisme, dénué d'amertume, comme Topaze est un coquin sympathique, un homme sans illusion plutôt.

« Qui vole un œuf, vole un bœuf… » Voilà le manège du monde que Pagnol nous découvre : la morale est impuissante à conserver l'honnêteté, et la vertu n'est au mieux que de la stupidité. C'est d'un gentil cynisme, dénué d'amertume, comme Topaze est un coquin sympathique, un homme sans illusion plutôt. « Si la société était bien faite, je serais en prison. » Sur ces mots, il prend son chapeau, et sort dîner.

 


17/22 - Un été avec Pagnol : Marius, ou Les sirènes du port d'Alexandrie

Un été avec Pagnol

Marius par Stéphane Heuet et un détail du Quai du Vieux-Port, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Sur le Vieux-Port, dans le bar de son père, César, Marius contemple l'horizon et rêve de voyages, sans remarquer l'amour que lui porte la belle Fanny. « Pièce marseillaise » de 1929 Marius fait un triomphe à Paris, et bientôt sur les écrans, avec Pierre Fresnay dans le rôle titre.

Marius, c'est un disque à deux faces, pas trop bien assorties, qui chante un coup Voyage, voyage, et puis la minute suivante Ah, si vous saviez la douceur du foyer !… C'est une de ces natures hésitantes qui, à vouloir trop de choses contraires, signent leur propre malheur. Quand il a Fanny sous les yeux, il n'est que Malaisie et Brésil, l'adorateur des îles Sous-le-Vent.

Et puis, une fois en mer, c'est le grand cafard, le mouron qui ne passe pas, la nostalgie du bonheur domestique et du quotidien casanier… Dramatique. On le plaindrait presque d'avoir aussi peu de suite dans les idées s'il ne faisait pas le malheur de Fanny en même temps que le sien. Car pendant qu'il part accomplir ses rêves avec sa généreuse bénédiction, elle reste seule… ou pas tout à fait, car il lui laisse un enfant. Et d'abord, comme le dit la tante de Fanny, il faut être un sacré malappris pour faire un enfant à une jeune fille ! Bien sûr, à son retour, il s'amende, il veut réparer, et réclame la mère et l'enfant qui lui appartiennent.

-- Indubitablement, le beau, le ténébreux Marius est une âme d'un autre âge, une nature romantique.

Mais c'est trop tard : ils ont trouvé appui et respectabilité auprès de la vaste bedaine de Panisse. Indubitablement, le beau, le ténébreux Marius est une âme d'un autre âge, une nature romantique. Il aurait dû être vicomte et poète, faire le tour du monde et écrire ses Mémoires. Mais voilà: il est né cafetier à Marseille, et il maîtrise mieux l'escabèche que les mots. Pagnol est généreux avec lui : il le fait garagiste, puis lui rend Fanny une fois qu'elle est devenue veuve. Gageons que le regret lui aura mis du plomb dans la cervelle, et qu'avec l'âge, il saura faire meilleur usage du bonheur qui lui est offert.

 


18/22 - Un été avec Pagnol: Fanny, une héroïne tragique

Un été avec Pagnol

Fanny par Stéphane Heuet et un détail de Sortie du Vieux-Port, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Après le succès de Marius, le public réclame une suite : Fanny, esseulée et enceinte de son marin parti sur les mers, accepte d'épouser Panisse. L'écrivain-cinéaste Pagnol adapte une fois de plus sa pièce à l'écran.

Là où il y a un port, il y a des histoires de marins ; or, les marins font de mauvais maris : c'est -à peu près- l'histoire du malheur de Fanny. A ceci près que la petite vendeuse de coquillages croyait avoir prévenu le destin en se choisissant un terrien -et même un patron de bar, une valeur sûre-, mais voilà qu'il se révèle avoir la vocation du large lui aussi.

Il soupire en rêvant d'océan et ne voit pas le bonheur qui pose sous ses yeux et qui a passé une robe fraîche pour attirer son attention. Alors, Fanny joue la carte du gros Panisse, pour le rendre un peu jaloux. Cette ruse de femme ourdie par une enfant fonctionne et, avant peu, on peut voir Marius quitter sa chambre au petit matin. La femme a vaincu la mer… pour un temps.

Un soir, Fanny surprend une conversation terrible entre Marius et le second de la Malaisie : « Je n'ai plus le droit de partir. -Et pourquoi ? -Parce que c'est une honnête fille. (…) -En tout cas, tu as fait une fameuse bêtise et tu le regretteras ! -Jamais plus que maintenant… » Tout est dit. Elle est amoureuse, Fanny, mais elle est fière et il ne sera pas dit qu'elle sera épousée par devoir. « Je ne suis pas un piège, Marius… Si tu veux partir, tu es libre. » Il faut lire ce mot de Fanny ; il y a tout Racine dans son ton, et tout Corneille dans son geste. Et Marius part… Seulement voilà, après la générosité vient la réalité.

-- « Je ne suis pas un piège, Marius.Si tu veux partir, tu es libre ».

Comme dirait sa tante : « Quand une fille a un amant, elle attrape un enfant plus facilement que le million !» Et Fanny n'échappe pas à la règle. Elle a renoncé à un mari, mais son enfant a besoin d'un père, et il ne reviendra pas avant deux ans au moins… Alors, Fanny est saisie de la détresse de la fille-mère. Elle se réfugie au bras de Panisse: elle choisit la respectabilité.

La marchande de coquillages devient une dame. Comme fera remarquer ironiquement Marius, « les clovisses, elle ne les ouvre plus, elle les mange »; mais sa part n'est pas la plus heureuse, et elle est souvent triste. Sa vie de femme est la rançon de son inconséquence et de son sacrifice, double don sans doute inconsidéré, mais qui fait de la petite marchande de coquillages une des plus grandes héroïnes tragiques de la littérature française.

 


19/22 - Un été avec Pagnol : César, le taulier du Vieux-Port

Un été avec Pagnol

César par Stéphane Heuet et un détail du Vallon des Auffes, aquarelle de Denis Clavreul.

 

En 1936, la « trilogie marseillaise » prend fin avec son dernier volet, César, que Pagnol écrit directement pour l'écran. Panisse meurt, Fanny et Marius se retrouvent, César pardonne enfin. Inoubliable dans le rôle du taulier, Raimu fait un tabac.

Jamais cafetier n'a mieux porté nom d'imperator. César trône derrière son bar comme Zeus sur l'Olympe et toute la dignitas et la majestas antiques sont concentrées dans son poignet quand il dépose d'un geste méticuleux la dernière goutte des quatre tiers de son fameux Picon-citron-curaçao. C'est comme ça, il y a des hommes qui sont nés pour commander : César règne sur le Vieux-Port. Il baisse la tête, plisse un œil et, de l'autre, toise, juge, et grogne : ses formules sont des arrêts qui tombent du ciel comme la foudre. D'autres fois, il est plus sonore : il est pris de colères homériques; vous entrez pour un vermouth-cassis et, pour un mot malheureux, vous recevez une bordée de noms d'oiseaux.

-- César règne sur le Vieux-Port. Ses formules sont des arrêts qui tombent du ciel comme la foudre.

Ensuite, il trinque avec vous. Alors, il ne faut pas avoir peur de ces emportements de Méridional : sous ses dehors bourrus, il y a la fierté ; derrière son caractère explosif, un cœur énorme. En dehors de ses amis, c'est son fils, Marius, qui fait le plus souvent les frais de son tempérament : César le rabroue sans cesse, et le tyrannise à plaisir.

La raison, c'est que ce garçon, c'est sa vie, même si ses airs mélancoliques et sa manière de regarder le large en soupirant l'exaspèrent. Son départ le jette dans une rage formidable, une colère de trente jours qui l'ensauvage complètement : César souffre seul, sans mot dire -sur le Vieux-Port, on aime beaucoup, on souffre parfois, mais on ne le dit jamais; on sait que la pudeur, c'est la politesse du cœur.

Est-ce la douleur paternelle qui brouille son jugement ? On est surpris de ne pas le voir se battre plus férocement à l'annonce du mariage de Fanny et Panisse. Il se rend bien vite aux raisons de convenance et de morale qu'on lui oppose -peut-être ne croit-il plus lui-même au retour de son fils. Et quand Marius rentre tout de même, c'est lui qui lui démontre qu'il ferait mieux de s'effacer.

Au fond, César ne lui a jamais pardonné ce départ en mer qui lui a fait manquer la belle vie tranquille qu'il lui avait préparée auprès de Fanny. C'est sa seule véritable déception, une blessure d'orgueil qui le privera pendant de longues années de son fils. Plus tard, à la faveur d'une introspection entre amis -c'est comme ça qu'on fait à Marseille-, on lui avoue qu'il est « un emmerdeur », « une vieille bourrique », et qu'il s'est gâché la vie. Alors, il comprend tout, il se maudit, et il va chercher son fils pour le mettre dans les bras de Fanny. Cette fois, il réussit. Il lui reste de belles années à vivre en famille.

 


20/22 - Un été avec Pagnol : Honoré Panisse, Au nom du Père

Un été avec Pagnol

Panisse par Stéphane Heuet et un détail du Quai du Vieux-Port, aquarelle de Denis Clavreul.

 

« Je ne savais que j'aimais Marseille », avouait Pagnol à la fin de la trilogie qui immortalia Marius, Fanny, et César. Le quatrième de la bande est le riche Panisse (incarné à l'écran par l'acteur marseillais Fernand Charpin), pilier de bar, joueur de cartes, qui épouse Fanny et adopte Césariot.

Quand il ne sieste pas à l'ombre de son magasin, Honoré Panisse pratique l'otium du Méridional : prendre le pastis et jouer à la belote ; à ce stade, on peut dire qu'il a réussi sa vie. De fait, le maître voilier a fait en son temps quelques sous, et goûte maintenant un repos mérité. La prospérité a laissé chez lui des traces : il arbore volontiers un petit air cossu et des manières châtiées et se veut en quelque sorte le représentant de l'élégance et du savoir-vivre sur le Vieux-Port -dans ses accès de dignité suprême, il prend même l'accent parisien.

-- « Ses enfants, bien entendu, il vaut mieux se les faire soi-même ; mais quand on attrape la cinquantaine, qu'on n'est pas bien sûr de réussir... »

Mais rien de grave, le Marseillais en lui n'est qu'assoupi, et ce vernis de douceur cède facilement devant les provocations bien senties de quelques bons amis. Il suffit que César triche à la belote pour que cette égalité d'humeur artificielle disparaisse ; alors Panisse suffoque, tempête, et l'accent chante : il s'en va comme un prince, grandiose et comique dans sa dignité froissée.

Dans cette semi-retraite délicieuse qu'il traverse, la grande affaire de ce veuf bon vivant est de se remarier. Il a même une idée assez précise : il se verrait bien au bras de la fraîche Fanny, et malgré ses refus répétés, il fait sa demande ponctuellement tous les trois ou quatre mois en gants blancs et souliers vernis… Ses velléités d'élégance font sourire, mais le bonhomme a la noblesse du cœur - la seule qui compte. Quand Fanny vient le trouver avec son malheur de fille-mère, on n'imagine pas la délicatesse avec laquelle il l'accueille et lui offre son nom.

Pour ôter ses derniers scrupules à ce mariage, il se présente avec simplicité comme le gagnant dans l'affaire : « Ses enfants, bien entendu, il vaut mieux se les faire soi-même ; mais quand on attrape la cinquantaine, qu'on n'est pas bien sûr de réussir, et qu'on en trouve un tout fait, eh bien, on se le prend sans avertir les populations. »

C'est pragmatique et charmant. Sa bonne action lui permet de passer la fin de sa vie heureux comme un roi à gâter « son » fils autant qu'il peut. Il meurt sur une dernière élégance, encourageant Fanny à se remarier. Le charme de Panisse, comme celui de Fanny, Marius, César et les autres, c'est qu'ils semblent appartenir à une humanité supérieure, meilleure que la nôtre, qui, malgré ses défauts, échappe aux passions tristes que sont l'envie, la jalousie, la honte et les remords… Alors, on ne sait pas s'ils sont authentiques, les Marseillais de Pagnol, mais ils reposent de la médiocrité du reste des hommes. « Je ne savais pas que j'aimais Marseille », dira-t-il en finissant leurs aventures… On le découvre avec lui.

 


21/22 - Un été avec Pagnol : le Schpountz et la grande famille du cinéma

Un été avec Pagnol

Le Schpountz par Stéphane Heuet et un détail du Quai du Vieux-Port, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Irénée Fabre rêve de devenir une vedette. De talent, il n'en a pas, mais quand on lui fait croire le contraire, il mord à l'hameçon, signe un contrat mirobolant et monte à Paris.

« Un schpountz raisonne parfaitement sur toutes choses, (…) sauf en ce qui concerne le cinéma. -Et quand il s'est mis dans la tête qu'il ressemble à un grand acteur, eh bien, il le croira toute sa vie. » Un schpountz, ce n'est pas un mauvais bougre, c'est quelqu'un qui a passé trop de temps devant le miroir déformant de sa petite vanité. Le spécimen particulier de l'espèce générique dont nous régale Pagnol s'appelle ici Irénée Fabre. Il est le neveu d'un brave épicier d'un village provençal, et il a reçu un « don de Dieu » pour le cinéma. Hélas, jusqu'ici il n'a guère pu essayer sa « sensibilité frémissante » que sur un tonneau d'anchois et un gros morceau de gorgonzola…

-- C'est la gloire venue quand on ne l'attendait plus. Le schpountz, parti fada, revient vedette.

Sa chance, c'est l'équipe de cinéma qui croise sa route et qui, devant ses toquades de gloire et de cinéma, lui signe de but en blanc un contrat mirifique promettant un rôle grandiose : celui du Schpountz -la blague commence. Irénée monte à Paris, sûr de son talent et de sa raie au milieu ; il regarde avec commisération tous ceux qui croisent sa route : les pauvres ne seront jamais vedettes… La gloire qu'il n'a pas encore lui tourne déjà la tête.

C'est au bout de la dixième farce seulement qu'il se rend compte qu'on se moque de lui ; le malheur le déniaise. Il dégonfle, et accepte une petite place d'accessoiriste -c'est encore la grande famille du cinéma. C'est alors qu'en lui faisant tourner un petit bout de film, on découvre un comique de génie. C'est la gloire venue quand on ne l'attendait plus. Le schpountz, parti fada, revient vedette, et en auto encore : le pays est stupéfait -le retournement est joli.

A suivre les aventures d'Irénée, sa folie vous gagne, et on est saisi par la nostalgie du cinéma de l'époque, ce cinéma en liberté qui brassait les millions en faisant des blagues de pensionnat, où le directeur, comme Pagnol lui-même, se mêlait aux techniciens pour une partie de boules et dirigeait son monde la chemise ouverte et en espadrilles.

Porté par Fernandel, exceptionnel dans le rôle du Schpountz, ce film de 1938 dresse le portrait d'un personnage bouleversant de drôlerie et d'humanité.

 


22/22 - Un été avec Pagnol : la fille perdue du puisatier

Un été avec Pagnol

Patricia par Stéphane Heuet et un détail de La Treille, aquarelle de Denis Clavreul.

 

Quelques minutes d'égarement et des mois de regret... Encore une fille-mère chez Pagnol, d'une singularité touchante, néanmoins. Elle inspire à Pagnol un film poignant, La Fille du puisatier, en 1940, et à Daniel Auteuil une jolie adaptation, en 2011.

Patricia Amoretti a reçu une éducation de jeune fille. Un jour, une dame de la ville qui n'avait pas d'enfant est passée chez les Amoretti et leur a proposé de prendre l'enfant : parce qu'il en allait de son intérêt, ils l'ont laissée partir et elle a été élevée chez les sœurs à Paris. Cela a laissé chez elle une pointe d'accent parisien, et une délicatesse de manière qui vient s'ajouter à la délicatesse de cœur qu'elle tient de son père.

Le jour où la mère est morte, elle est revenue s'occuper des cinq petites qui restaient, couler la lessive et faire la cuisine.

La voilà fille-mère Fanny, Angèle, et puis maintenant Patricia, encore une pourrait-on dire…

Ce qui lui fait quitter le droit chemin, c'est une promenade en moto, derrière Jacques Mazel, le fils du bazar : l'aviateur flirte et lui fait tourner la tête. En deux jours à peine, la voilà fille-mère - Fanny, Angèle, et puis maintenant Patricia, encore une pourrait-on dire… Certes.

Mais elle ne ressemble pas aux autres, comme elles mêmes ne se ressemblent pas entre elles. Voilà ce qui est admirable chez Pagnol : les situations qu'il met en scène sont souvent connues, voire banales ou éculées, mais les personnages qui les peuplent ne relèvent jamais du type ou de la caricature. C'est une voix déchirante de singularité qui s'exprime.

Un été avec Pagnol

 


 

Les Cigaloun Arlaten - Danses de Provence - Farandole de Tarascon - 2,09 Mo - 2 mn 29 :


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